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Affaire Hollande-Gayet : entretien avec l'écrivain anglais, P. MacGuinness

 

Qu'est-ce que l'affaire Hollande-Gayet dit de la France et des Français ?

La liaison présumée entre le président et l'actrice nourrit les rubriques people et politique. Que révèlent de notre pays son traitement médiatique et ses répercussions ? Entretien avec l'écrivain britannique Patrick McGuinness. 

François Hollande et Valérie Trierweiler dînent à l'occasion d'une visite d'Etat du président polonais en France, le 7 mai 2013, à l'Elysée, à Paris. François Hollande et Valérie Trierweiler dînent à l'occasion d'une visite d'Etat du président polonais en France, le 7 mai 2013, à l'Elysée, à Paris.  (CHRISTOPHE GUIBBAUD / SIPA)

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Des photos et une hospitalisation. Il n'en a pas fallu plus pour que les projecteurs mettent en lumière la vie privée de François Hollande, contraint de s'expliquer face aux journalistes sur sa liaison supposée avec l'actrice Julie Gayet et sa relation avec sa compagne officielle, Valérie Trierweiler. L'affaire, à la lisière entre terrain médiatique et terrain politique, gomme la frontière entre vie publique et vie privée. Laquelle des deux domine l'autre ? Les Français en font-ils trop ou pas assez ? Quel regard portent nos voisins étrangers sur cette affaire ?

 

Francetv info a interrogé l'écrivain britannique Patrick McGuinness, auteur des Cent derniers jours (2013, Editions Grasset). Cet observateur de la vie politique et sociétale française enseigne notre langue à l'université d'Oxford (Royaume-Uni). 

Francetv info : Depuis une semaine, les informations sur l'affaire Hollande-Gayet s'accumulent et font la une de tous les journaux. Pourquoi cette affaire fascine-t-elle autant ?

 

Patrick McGuinness : Cette histoire ressemble à un roman, à un film, à ce qu'on appellerait ici une "sex comedy". Elle est amusante, et François Hollande y apparaît sous un jour ridicule. Ses photos sur le scooter font beaucoup rire en Grande-Bretagne. Mais elle tire surtout beaucoup de fils. Celui de la presse, de la politique, du sexe, de la différence culturelle entre la France et l'Angleterre. C'est parfait !

 

Les journalistes britanniques ont critiqué l'attitude de leurs confrères français, notamment pendant la conférence de presse de François Hollande. Certains les accusent de "déférence" envers le président. Est-ce vrai ?

 

Non, je ne pense pas que la presse française ait montré une trop grande déférence envers François Hollande. Mais chez nous, les choses se seraient déroulées de façon très différente. Toute la conférence de presse aurait été dominée par les questions personnelles.

Si David Cameron [le Premier ministre britannique] avait été soupçonné de fréquenter une actrice, cela aurait provoqué un flot de publications, de ragots, de photos... Cela serait passé à la télévision, évidemment, et la classe politique aurait demandé des explications. Ce qu'elle n'a pas fait en France. C'est la grande différence culturelle entre nos deux pays. La presse britannique s'intéresse de près à la vie privée des gens, et notamment à la vie personnelle et sexuelle des politiciens, des acteurs ou des chanteurs.

 

Un journaliste du Telegraph écrit, à propos des Français : "Pendant des siècles, on s'est moqué du cliché du Français accro au sexe. Alors qu'en fait, quand leur chef de l'Etat est pris dans le scandale politique le plus juteux depuis l'affaire Clinton-Lewinsky, les Français veulent seulement parler de Sécurité sociale". Sommes-nous aussi prudes que cela ?

 

Pas du tout ! Je crois que l'histoire est surtout juteuse pour les Anglais, qui adorent les histoires de sexe. Ce qui prouve leur pudibonderie... Au contraire, la presse française n'est pas prude. Elle s'intéresse à quelque chose qu'elle sait que tout le monde fait. En France, vous trouvez cela normal et vous le traitez comme tel. Ce n'est pas une question de pudibonderie, mais de conscience de la limite entre le privé et le personnel. Une limite qu'on a oubliée depuis longtemps en Grande-Bretagne...

 

Les Britanniques ont pourtant été les premiers à s'insurger lorsque des photos de Kate Middleton seins nus ont été publiées dans Closer, pendant l’été 2012…

C'est totalement hypocrite ! La presse britannique a l'impression d'être la plus libre, elle se définit même comme la "fearless press" [la presse sans peur] et les tabloïds vendent la plupart de leurs journaux car ils fouillent dans la vie privée des gens. Par contre, on ne critique pas la famille royale !

 

De la même manière, n'y a-t-il pas une forme de sacralisation du pouvoir présidentiel en France ? N'est-ce pas notre famille royale à nous ? 

Ce n'est pas une question de sacralisation de la fonction, mais de l'individu lui-même. Vous accordez à François Hollande les mêmes droits qu'à tout le monde. Sa vie privée reste privée. Pour autant, ce n'est pas la même chose avec vos stars qui sont, elles, soumises à des intrusions assez soutenues de la presse. 

 

Il y aurait donc un respect particulier de la personne politique en France...

Je pense que oui. Mais je crois surtout qu'il y a une différence entre le cynisme français et le cynisme anglais. En Grande-Bretagne, nous avons tendance à penser que tous les hommes politiques sont là pour s'enrichir sans beaucoup travailler. Nous pensons que le système est corrompu. En France, j'ai plutôt l'impression que vous acceptez que les hommes politiques aient des défauts. Malgré cela, vous estimez que le système mérite de perdurer et d'être respecté.

 

"Les affaires privées se règlent en privé", a répondu François Hollande concernant sa vie sentimentale. Selon vous, est-ce une réponse acceptable pour les Français ?

Elle devrait l'être en tout cas. Il n'y a aucune correspondance entre l'organisation de la vie privée d'un individu et la façon dont il fait son travail.

 

Au total, selon un sondage, 77% de Français estiment que cette affaire "ne concerne que François Hollande". Mais cela n'a pas empêché Closer de doubler ses ventes par rapport à d'habitude. Cette hypocrisie est-elle typiquement française ?

 

Non. C'est pareil en Grande-Bretagne. Rappelez-vous : il y a quelques années, le public britannique malmenait la presse qui pourchassait la princesse Diana… mais achetait tous les journaux qui en parlaient ! On est tous hypocrites sur ce point-là. Même moi. Je suis le premier à être allé sur internet pour voir les photos, par simple curiosité. Ce que montre le sondage, c'est que les Français, tout en s'intéressant à l'affaire, refusent de juger moralement une autre personne. Ils distinguent cette histoire de la vie politique.

Qu'est-ce que cela dit de nous ? Que nous sommes plus ouverts ?

 

Cela montre surtout que les Français ont un sens plus poussé de la complexité de la vie. Et ce, que vous soyez un professeur ou un président. Aux Etats-Unis, le président doit être marié, chrétien (ou faire semblant de l'être) et s'exprimer sur la moralité. La Grande-Bretagne se situe entre les deux, mais il y a une moralité imposée, et très hypocrite, pour l'homme politique. Quand David Miliband est devenu leader du parti travailliste, il s'est immédiatement marié avec celle qui était sa compagne depuis dix ans. Nos politiciens eux-mêmes parlent beaucoup de cette probité.

 

En France, vous ne le faites pas, étant donné que tous vos présidents ont eu des vies personnelles compliquées. Votre discours politique ne s'intéresse pas du tout à la vie personnelle, ce qui est peut-être le résultat du sécularisme. Vos hommes politiques ont le droit d'être perçus comme des gens normaux.

 

C'est pourtant ce que l'on a reproché à François Hollande...

 

Le problème avec votre président est qu'il a été élu sur des promesses et avec beaucoup d'espoir. Or, il se révèle décevant. Le contraste avec Nicolas Sarkozy joue en sa défaveur. Ce dernier n'a jamais fait semblant d'avoir une vie privée nette et normale. Du coup, on ne s'est pas étonné qu'il ait une vie personnelle compliquée. On reproche à François Hollande qu'il se soit vendu comme un président normal. Il paie l'image qu'il s'est construite. L'ironie, c'est que traverser des crises dans sa vie personnelle est une chose assez "normale".

Cette affaire suggère que les médias vont de plus en plus loin. Est-ce que les digues ont sauté ?

 

Oui, je le pense. Sur ce point, il faut rappeler que Closer est la version française d'un journal britannique. Il reproduit en France les pratiques journalistiques à l'anglo-saxonne. C'est peut-être par là, ou par des magazines équivalents, que les changements vont commencer à se faire sentir dans votre pays.

 

C'est-à-dire ? La société française va-t-elle se rapprocher du modèle anglo-saxon ?

Je remarque déjà une "anglicisation" de la presse française. Le débat sur ce que le public peut et doit savoir, ce qu'on appelle le public interest en Grande-Bretagne, commence à s'étendre. Et justifie de plus en plus l'invasion de la vie privée. On est à un moment de transition entre deux cultures de presse, et deux cultures politiques. L'affaire Hollande-Gayet sera perçue comme le moment où le système médiatique français a commencé à s'approcher du système britannique.

 

Selon moi, cette affaire va entacher l'image du président, sa fonction et la façon dont le politique gère les informations personnelles. Le prochain président s'entourera de spin doctors pour le conseiller sur sa vie privée. Dans dix ans, vous aurez, en France, un système politique qui ressemblera au nôtre, rempli de mauvaise foi, d'aseptisation de la vie privée. Les politiciens ressentiront l'obligation de projeter une image irréelle de leur vie personnelle. Ce sera dommage pour le débat public, la politique et le pays.

 

FRANCE TV INFO