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................................................................................... 4ème
épisode

C’est à cloche-pied que Christiane arriva à l’adolescence. Elle fut pubère à quinze ans. A compter de ce bouleversement, elle se sentit différente ; dans le sens très négatif du terme. Des étourdissements, des bouffées de chaleur, un mal indéfinissable, vinrent contrarier une vie déjà claudicante. En s’observant des heures et sur toutes les coutures, devant l’armoire à glace de sa chambre, elle déplorait le changement radical de ce corps qui l’encombrait. Ces formes, trop lourdes, la rebutaient. Cette poitrine trop proéminente, ces jambes… tout en elle, la rebutait. Alors que sa sœur Ginette, de cinq ans son ainée, était si belle, si grande et si mince…
Christiane, glacée de solitude et de mal-être, pleurait à chaudes larmes. Elle se sentait laide, insignifiante et tellement "attardée"; d’ailleurs, elle ressemblait à un bébé. On lui faisait assez remarquer ! Pour preuve, les garçons de son âge l’ignoraient et, elle-même, les fuyait comme la peste. Par contre, sa meilleure amie, Francesca, était bien dans sa peau. Elle avait un petit ami avec lequel elle avait des rapports sexuels. Inimaginable pour Christiane qui, petit à petit, s’éloignait des filles de son âge. Côté « loisirs » c’était le néant. Elle passait son temps à lire, à écouter des disques, à dessiner ou à rêver. Côté « études » c’était la bérézina et, côté « foyer », ce n’était pas la panacée ! Refermée sur elle-même, elle se sentait incomprise – en particulier par sa mère – . Souvent, elle claquait la porte de sa chambre, en se surprenant à la détester.
Un jour d’incompatibilité d’humeur, afin de lui signifier sa rancœur et ce qui lui grignotait le cœur, elle se saisit d'un cadre posé sur le cosy, dont la photo représentait ses parents en jeune mariées. Ses yeux fixés sur la photo, elle s'en saisit et le jeta de toutes ses forces contre le mur de sa chambre. Et comme si ce n’était pas suffisant, elle s'empressa de déchirer rageusement la photo en mille morceaux. Gisèle, hors d’elle, avait aboyé « De toute façon, tu es comme ton père ; tu finiras clocharde ! ». Choquée par la répartie de sa mère le visage inondé de larmes, elle se laissa aller au désespoir en se persuadant qu’elle n'aurait jamais dû naître.
Christiane n’avait aucune idée du métier qu’elle aurait souhaité pratiquer plus tard. Après le certificat d’études, qu’elle avait passé haut la main, sa mère avait décrété qu’elle serait comptable – comme elle – et l’avait inscrite dans une école de commerce, rue des Poissonniers, au métro Château-Rouge ; pas loin de la Butte Montmartre. Ceci dans la perspective qu’elle décroche un C.A.P. d’aide-comptable. Ce qui était utopique car, l’élève, était plus présente dans les rues à user ses semelles, qu’à étudier en classe. La petite gredine, avait un don inné pour imiter l’écriture ainsi que la signature de sa mère. Lors de la remise des carnets trimestriels, son professeur principal, arrivé à la lettre « D », avait scandé devant toute la classe « Ah ! Mademoiselle, Duverny… sacré petit filou ! ». Ceci dit, avec un sourire narquois, elle lui avait tendu son livret, en rajoutant « A l’avenir, Duverny… évitez les ratures !! Ce qui déclencha un éclat de rires général. Sa camarade, Francesca, qui était également sa meilleure amie, fut prise d’un irresistible fou-rire qui lui valut l'ordre de quitter la classe.
Un an après l’arrivée de ses premières règles, Christiane, fut terrassée par une angine blanche qui, en réalité, était d'origine diphtérique. Ce qui la cloua au lit pendant deux mois pendants lesquels elle fut gravement malade. Malgré les piqures d'antibiotiques journalières, rongée par la fièvre, elle délirait des nuits durant. Dès son apparition, la maladie virale, mal diagnostiquée et mal soignée, devait engendrer une prise de poids conséquente de dix kilos. Ce qui, pour la jeune fille, était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase ! Ce fut le déclenchement d’un manège infernal. Traînée de médecin en médecin, l’un d’eux, lui ordonna un régime draconien accompagné d'extraits thyroïdiens. Ayant déjà le sens de l’esthétique et un caractère volontaire, Christiane, s’efforça de respecter ce régime à la lettre afin de récupérer, autant faire ce peu, son poids initial de quarante et un kilos. Avec la faim au ventre, elle pesait ses aliments avant chaque repas et au gramme près ! Malgré cela, son poids stagnait. Il fallait absolument qu’elle trouve une solution ! Et soudain, une idée lui vint à l’esprit : et si elle se faisait vomir… ? Elle maigrirait plus vite ! Et, en triplant la dose de médicaments, ce serait sûrement plus spectaculaire. C’était simple comme chou…
Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ?? Lorsqu’elle eut atteint le poids de trente-deux kilos, Gisèle, effrayée de voir sa fille marcher dehors en longeant les murs, fit appel à un spécialiste du comportement, qui ordonna une hospitalision immédiate. Christiane fut transportée au service psychiatrique de l’hôpital Saint-Antoine. Sous haute surveillance et en quarantaine. Pesée chaque matin, gavée comme une oie, elle y resta - contre son gré - un mois et demi.
Lorsqu’elle sortit, c’était la nouvelle année : 1968. Empêtrée dans une robe qui la boudinait, de retour chez elle, elle prit directement la direction de sa chambre, afin de découvrir sa nouvelle silhouette. L'image que lui renvoya le miroir était grotesque, irréelle. Réprimant un cri et ravalant ses larmes, elle se jura qu’elle ne resterait pas ainsi : énorme !
L’obsession, plus que jamais présente, laissait facilement entrevoir l’engrenage qui allait tout droit la pousser dans un précipice.
Les tentacules de l’anorexie allaient l’entraîner dans des abysses terrifiants et ce, pendant dix-huit longues années.
................................................................................................ A suivre
Tchao, les blogueurs !