Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Réseau pédophile à Oxford : dans les coulisses de l'horreur...

A Oxford, le réseau pédophile que personne ne voyait

16 mai 2013 à 20:56 (F. DE SOUCHE)

Récit Huit ans durant, malgré les alertes, plus de cinquante fillettes ont été violées. Leurs bourreaux ont été condamnés mardi.

Par SONIA DELESALLE-STOLPER Correspondante à Londres
Libération

Elles n’ont pas de noms. Juste une lettre, de A. à F., pour les désigner. Elles ont aujourd’hui entre 16 et 21 ans et, pour la première fois de leur vie, elles ont trouvé une voix.

Le témoignage devant la justice britannique de ces six jeunes filles a permis la condamnation mardi soir de sept hommes pour viols, exploitation sexuelle d’enfants, incitation à la prostitution, tortures et trafic d’êtres humains. Et ce pendant une période de huit ans, de 2004 à leur arrestation en 2012. Les peines de prison - ils risquent jusqu’à vingt ans d’incarcération - seront annoncées par le juge le 26 juin.

Oxford, ville cossue à l’ouest de Londres, célèbre pour son université prestigieuse, a abrité pendant ces longues années ce noir secret. Selon la police, le gang aurait exploité au moins cinquante fillettes ou jeunes adolescentes pendant cette période. La première fois, D. avait 11 ans. Elle a rencontré Mohammed Karrar, alors âgé de 30 ans. Les avances ont commencé avec des compliments, des petits cadeaux. Le premier viol a eu lieu quelques mois plus tard, dans les toilettes d’un bar.

Crochet. Et l’engrenage a démarré. Drogue - il lui injecte régulièrement de l’héroïne -, alcool, celui que D. pense encore être son «boyfriend» utilise tous les moyens pour annihiler sa volonté. Elle est très vite «prêtée» au frère de Mohammed, puis à d’autres amis. Avant d’être «vendue» à des clients, parfois pour plus de 600 livres (710 euros) dans de sordides bed and breakfast, dans les rues de Cowley, à quelques kilomètres à peine des allées manucurées de l’université d’Oxford.

Enceinte, D. subit dans un appartement anonyme un avortement, à l’aide d’un crochet. Les tentatives de révolte sont punies par des coups.

Les témoignages des autres victimes ont été similaires. Toutes avaient en commun d’être des enfants vulnérables, placées dans des familles ou des foyers d’accueil en raison d’un contexte familial difficile, en manque d’attention. Et toutes ont raconté cette sensation de «lavage de cerveau», cette incapacité ou cette peur de casser le cycle infernal.

«Elles commencent comme des petites filles normales de 11 ou 12 ans et, quand cela s’arrête, elles sont vides. Elles ne sont plus que la coquille de ce qu’elles devraient être et les petites filles au fond d’elles ont disparu. Nous parlons d’atrocités sexuelles, de torture. Vous ne pouvez pas le raconter, le décrire à la télévision, le poser par écrit. Nous avons eu des représentants de la presse en larmes au procès. C’était insoutenable», a expliqué le détective Simon Morton, l’un des officiers chargés de l’enquête.

A l’horreur des faits se mêlent deux autres facteurs. Plusieurs des victimes ont tenté, à de multiples reprises, d’alerter les services sociaux ou la police. Mais elles n’ont été entendues qu’en 2012, après des années d’abus. Enfants déjà troublées, leurs témoignages n’ont pas été jugés dignes de foi. Et la police comme les services sociaux n’ont pas réalisé que les abus étaient le fait d’un véritable réseau et pas des incidents isolés. Les chefs de la police et des services sociaux du comté de l’Oxfordshire ont présenté leurs «excuses» à l’issue du procès, mais ont écarté toute idée de démission. L’enquête se poursuit, et d’autres arrestations pourraient intervenir dans les semaines à venir.

Le second facteur tient aux origines des victimes et des bourreaux. Ces derniers sont tous d’origine pakistanaise sauf un, originaire d’Erythrée. Les victimes sont toutes blanches et européennes. Pour la seconde fois en un an, la question «raciale» a été soulevée.

En mai 2012, neuf hommes, dont huit d’origine pakistanaise et un d’Afghanistan, avaient été condamnés pour des faits très similaires. Ces hommes avaient été surnommés le «gang de Rochdale», du nom de la ville, près de Manchester (nord), où ont eu lieu les délits.

STIGMATISATION. Certains journaux ont sauté sur l’occasion pour parler d’un véritable «problème culturel».Des membres influents de la communauté pakistanaise ou musulmane ont également réagi, pour mettre en garde contre toute stigmatisation d’une partie de la population. Comme souvent, la situation n’est pas simple à analyser. Un autre gang, condamné à Derby en juillet, était constitué en majorité de Britanniques pure souche. Et leurs victimes étaient aux trois quarts blanches.

«Le problème est qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de statistiques fiables sur ce genre de délits, d’autant que la notion d’abus sexuel sur les enfants est extrêmement large. Il n’existe pas de données correctes qui puissent justifier des théories sur une "grande conspiration d’origine pakistanaise"»,explique Ella Cockbain, chercheuse sur l’exploitation sexuelle des enfants à l’University College of London (UCL).

La police de Greater Manchester, où les abus de Rochdale ont eu lieu, a ainsi rappelé que 95 % des hommes placés sur le registre des prédateurs sexuels étaient blancs et européens.

Dessin Anne-Lise Boutin