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Richard Millet : "J'envisage de quitter cette France que j'aime"

Richard Millet: «J'envisage de quitter cette France que j'aime»

 

    • Par Thierry Clermont        (LE FIGARO)
    • Mis à jour le 16/10/2013 à 19:33
    • Publié le 16/10/2013 à 19:29
Richard Millet voudrait être lu comme un écrivain et non comme un polémiste.

Richard Millet voudrait être lu comme un écrivain et non comme un polémiste. Crédits photo : Jean-Christophe MARMARA/JC MARMARA/LE FIGARO

INTERVIEW - L'écrivain et éditeur se confie, un an après la controverse dont il fut l'objet.

 

Un peu plus d'un an après ce qu'on a appelé «l'affaire Millet», l'écrivain prolifique, éditeur prestigieux chez Gallimard, revient avec trois nouveaux livres publiés simultanément, tout comme en 2011 et en 2012. À cette occasion, nous l'avons rencontré dans les bureaux de son autre éditeur, Pierre-Guillaume de Roux, qui avait publié en 2012 l'objet du délit: Langue fantôme suivi d'Éloge littéraire d'Anders Breivik.

 

LE FIGARO. - Vous considérez-vous comme une victime ou comme un incompris?

Richard MILLET.- Ce qui s'est passé il y a un peu plus d'un an a totalement bouleversé ma vie. À travers cette curée organisée, cette véritable chasse à l'homme, on a visé l'écrivain, et c'est l'un des éditeurs de Gallimard qui a trinqué. Certains ont voulu me faire payer ma liberté de parole sur la littérature française et sur certaines têtes d'affiche. Mais ce qui m'a le plus choqué et ébranlé, c'est qu'Éloge littéraire d'Anders Breivik n'ait pas été lu par mes détracteurs, ni même feuilleté, tout comme De l'antiracisme comme terreur littéraire, paru le même jour. J'ai été victime de l'opprobre jetée par une poignée d'écrivaillons et de journalistes, condamné au bannissement, et ce, à partir d'une non-lecture. Avec l'épilogue que l'on sait: ma démission contrainte et forcée du comité de lecture de Gallimard, maison où je suis désormais interdit de séjour, malgré le soutien d'Antoine Gallimard. Tout cela ­faisait désordre… J'y reste simple lecteur et éditeur. Désormais, on m'envoie les manuscrits par ­coursier…

 

Comment voyez-vous les choses, aujourd'hui?

J'ai songé et d'ailleurs j'envisage toujours de partir, de m'exiler, de quitter cette France que j'aime mais où presque plus rien n'est possible, où tout se délite, où le climat social est devenu délétère. Le Liban, où j'ai passé ma jeunesse, est une tentation. J'y réfléchis. Pourquoi, en 2012, ne m'a-t-on pas donné la parole pour me défendre, m'expliquer, à part le magazine L'Express? Il n'y a eu aucun débat. Qu'en est-il de la défaite de la pensée? De la décadence de l'Occident? Il est devenu impossible d'évoquer ces grandes questions, tout comme les problèmes liés à l'immigration massive, sans être traité de fasciste. C'est un comble! On ne sait plus supporter le réel, sa noirceur. Il fallait une mise à mort symbolique. J'étais le coupable idéal. Finalement, cette lamentable «affaire» s'est révélée un symptôme, un révélateur de la déliquescence généralisée de notre société.

 

Suite à cette «affaire», avez-vous eu des regrets?

Je vis désormais dans une solitude extraordinaire, et je souligne l'épithète. Tout simplement, je voudrais être lu comme un écrivain et non être considéré comme un affreux, un pestiféré.

Je rappellerai que seuls deux grands réfractaires, Gabriel Matzneff et Renaud Camus, sans oublier Alexis Jenni (Prix Goncourt 2011), que j'ai édité chez Gallimard, m'ont publiquement soutenu.

«  Avec «Une artiste  du sexe», je pense avoir  fait le tour du roman.  C'est un genre très fatigué » Richard Millet

Richard Millet

Depuis votre premier roman, L'Invention du corps de saint Marc, paru chez POL en 1983, pensez-vous être parvenu à la fin d'un cycle?

J'ai surtout le sentiment qu'une page de ma vie s'est tournée, définitivement. Avec Une artiste du sexe, je pense avoir fait le tour du roman. C'est un genre très fatigué. Franchement, depuis dix ans, je n'ai rien lu qui m'ait vraiment enthousiasmé ou transporté, même si j'ai beaucoup d'estime pour l'œuvre de Javier Marias ou de l'Estonienne Viivi Luik. Depuis cet été, je fais mon retour vers la poésie. Ça concentre tout ce qui m'intéresse, y compris le spirituel. C'est vital pour moi. J'ai déjà composé une centaine de poèmes, qui probablement seront publiés un jour. La poésie du XXe siècle ne m'a jamais quitté, celle de La Descente de l'Escaut de Franck Venaille, celle endiablée et vertigineuse de Christophe Tarkos, disparu prématurément, celle de Jude Stefan, digne héritier de Catulle et des petits maîtres baroques, sans oublier Pierre Jean Jouve ou le Franco-Roumain Benjamin Fondane, assassiné à Auschwitz. Je pourrais en citer tant d'autres. La liste est longue. Mon regain d'intérêt pour la poésie se manifestait déjà dans mon essai Esthétique de l'aridité, qui prône un cheminement vers les cimes, à travers l'ascèse et la frugalité. À l'opposé de la dictature actuelle de l'hédonisme à tout crin.

Dans cet essai paru chez Fata Morgana, vous affirmiez: «Je participe de la grande misère contemporaine - laquelle est avant tout spirituelle.» C'est toujours vrai?

Oui, et plus que jamais. Et le spectacle de cette grande misère me désespère. Reste le recours au poème ou à l'isolement total…