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Un extrait du livre de L. Obertone "La France Orange Mécanique"

 

 

Extrait du livre de Laurent OBERTONE

« LA FRANCE ORANGE MECANIQUE »

 

POUR CEUX ET CELLES

QUI VIVENT HORS DES REALITES

 

 

Je cite :

L’homme s’est mis à marcher quand elle est passée devant lui. Elle a accéléré le pas, en osant un coup d’œil par-dessus son épaule. Il était trapu, le crâne rasé, la peau sombre, vêtu d’un blouson noir. Il marchait derrière elle, les mains dans les poches. Elle avait vu ses yeux. Ses yeux qui l’avaient regardée.

Malgré tout ce qu’on lui avait appris, la confiance en soi, l’auto-défense, les beaux discours de bienveillance envers les inconnus, le rejet des préjugés… la peur, cette peur honteuse était là, marchait sur ses pas. Il lui semblait même que l’homme venait de dire quelque chose. Elle s’entendit essayer d’articuler ce qui ressemblait à un non. Paralysée par la peur, la proie n’a pas la force de se retourner, de faire un scandale, de tenter d’effrayer son prédateur. Elle continuait à marcher. Comme face à un molosse qu’on devine dangereux, elle s’efforçait de ne pas montrer sa terreur, pour ne pas l’encourager. Pour l’instant rien ne s’était encore passé. Elle avait des amis, des projets. Sa vie d’étudiante suivait son cours. Mais il allait se passer quelque chose, au fond d’elle, la fille le savait. Quelque chose qui détruirait son passé, son avenir et qui l’éloignerait à jamais de l’insouciance.

Elle s’était efforcée, dans toute son attitude, de signifier son assurance, son rejet, sa détermination de femme qui n’était pas du genre à se laisser faire, comme si elle était encore en position de choisir. Comme si, seule dans la rue, elle pouvait encore faire comprendre à un individu trop entreprenant de ne pas insister. Ils n’étaient que deux. Elle avait sa morale, lui avait la sienne et un gouffre physique de quarante kilos de  muscles les séparait. Et c’est tout ce qui comptait.

L’étudiante a pressé le pas. Lui aussi. Le bruit des pas, tout proche. Nouveau coup d’œil. Il était là. Ses mains n’étaient plus dans ses poches. Devant elle, l’escalier qui menait au parking. Sa voiture. A quelques mètres du salut, la peur qu’elle s’interdisait d’avoir la rattrape soudain : elle est saisie par des bras puissants, soulevée, violemment jetée du haut de l’escalier. Une chute de dix mètres qui lui brise la colonne vertébrale. Le souffle coupé, meurtrie de multiples fractures, la jeune femme agonise. Elle ne peut plus bouger, tétanisée par la souffrance. C’est grave. Horriblement douloureux. Pourquoi ? Pourquoi a-t-il fait ça ? Va-t-elle mourir ? Ce n’est pas terminé.

Comme dans ses pires cauchemars, elle ne peut plus fuir, pas même bouger. Son cerveau ordonne, le corps ne répond pas. Ce n’est plus son corps. C’est déjà celui de ce prédateur qui le traîne à l’abri d’un bosquet pour s’en repaître. Il la frappe. Lui sourit. La frappe. Pourquoi ? Elle supplie. Pourquoi ?

Il n’y a pas d’explications. Bien au-delà de la douleur physique, quelque chose s’est brisé en elle. Une scission intérieure entre ce corps cassé, cette horrible réalité et son âme qu’elle vient de perdre, oubliant tout, jusqu’à ce qui devait être son existence normale. Mais on ne peut s’abstraire de la douleur, de ce corps étranger, de sa force, de son odeur, de ses paroles odieuses, de ses coups. Elle veut fuir, elle ne peut pas. Il prend son temps. Il lui lèche le visage, lui mort la joue, lui parle d’amour. La frappe. Elle ne comprend pas. Il arrache ses vêtements, la torture, la viole à plusieurs reprises, variant les plaisirs, de toutes les façons possibles. Elle veut s’évanouir. Elle ne s’évanouit pas. Il y a du sang. Elle crie. Il la frappe encore. La fait taire. Lui écrase sa grosse main sur la bouche, jusqu’à lui briser la mâchoire. Elle avale son sang. Elle voudrait mourir. Elle ne s’évanouit pas. Elle ne meurt que dans sa tête.

« Il l’a manipulée dans tous les sens au point qu’elle voyait ses jambes passer derrière elle. C’est une véritable horreur. Il ne pouvait pas ignorer son état » a expliqué un neurochirurgien au procès. Pour le spécialiste, la douleur de la jeune femme fut extrême, permanente. Lui, le prédateur, ça ne l’a pas freiné, les suppliques. Au contraire, ça lui a donné du cœur à l’ouvrage. Il a choisi de nier l’âme de cette femme, de cette chose qui n’existe que pour le satisfaire. Il prend son temps. Recommence. Encore et encore. Le calvaire va durer des heures. Toute la nuit. Les viols, les coups. Les mots, la torture.

Au petit matin, le prédateur abandonne sa proie. Quelques heures plus tard, une promeneuse entend des gémissements. Elle avance vers le bosquet et découvre la malheureuse.

Celui qui vient de prendre son existence se nomme Zakaria. Il a déjà été condamné pour agression sexuelle. Pendant qu’il est interpellé par les policiers, les chirurgiens de Besançon parviennent à sauver les membres supérieurs de sa victime. Ils ne peuvent rien faire pour ses jambes. Pauline passera le reste de ses jours dans un fauteuil roulant, dépendante de soins lourds, sans parles des dégâts psychologiques, qu’aucune thérapie ne pourra jamais effacer.

Les faits se sont déroulés en octobre 2004. Zakaria a été condamné une première fois, puis a fait appel. Pour sa défense, l’homme prétend qu’il n’a pas pris conscience de la gravité des blessures de la jeune femme pendant qu’il la violait. « Mon client n’a jamais eu la volonté de commettre des actes de torture et de barbarie lorsqu’il violait la victime », a expliqué son avocat. Pas le mauvais gars, ce Zakaria. L’agresseur que tout le monde rêverait d’avoir. Le violeur idéal. Consciencieux, compréhensif, prévenant. On s’étonne presque qu’il soit condamné à nouveau.

Et, surprise, la cour de cassation casse ce jugement, pour vice de forme. On pousse à nouveau Pauline dans l’escalier. La justice la replonge dans sa nuit infernale.

Zakaria a une nouvelle fois été jugé en 2010, après six ans d’attente pour la malheureuse paraplégique. Zakaria s’est de nouveau défendu, a de nouveau été condamné, à la prison à perpétuité avec 22 ans de sureté. Un verdict réservé aux assassins. Et c’est bien ce qu’il est. Pauline a obtenu le huis clos. Elle a obtenu de ne pas croiser le regard de son bourreau. Hantée par ses souvenirs, elle a demandé à son avocat de simplement dire aux jurés combien Zakaria avait « bousillé sa vie ».

C’est à partir de ce genre de fait que le citoyen normalement constitué pose son journal et s’interroge.

Pourquoi Besançon, vieille ville provinciale à la réputation plutôt bonne, a-t-elle été le théâtre d’un crime aussi épouvantable ? Pourquoi ce drame n’a-t-il pas intéressé les médias nationaux, censés » distiller la peur » à la première occasion ?

Pourquoi, dans un pays réputé juste, tous les commentateurs semblent trouver normal que Zakaria ne paie pas à la société le montant exact de la valeur de son crime ? Pourquoi sait-on déjà qu’il ne sera condamné à rien d’éternel ? Pourquoi les associations et autres travailleurs sociaux ne se soucient-ils que de la réinsertion de Zakaria, en oubliant Pauline à son malheur.

Dans notre pays s’est déroulée une véritable révolution culturelle. On ne se sent intellectuellement supérieur que lorsque l’on prend position pour le criminel et qu’on s’efforce d’en minimiser la responsabilité. Faute de quoi on fait partie des bourgeois, des beaufs, de ceux qui stigmatisent, qui amalgament, qui raisonnent simpliste et qui votent sans doute populiste.

C’est sûr, la compassion normale pour une victime, ça n’a rien de technocratique, ni de branché.

Qui a pu faire une chose pareille ? Qui est-il, ce Zakaria ? Pourquoi était-il en liberté ? Pourquoi les français n’ont jamais entendu parler de cette histoire ? Pourquoi personne ne sait ce qui est arrivé à Pauline ? Combien de jeunes filles, combien de Pauline ?

A une certaine époque, on reconnaissait des martyrs pour moins que ça. Pauline, martyre de l’oubli, est-elle un cas isolé ? Une exception qui confirmerait la règle ? Est-on au moins certain que Zakaria n’en brisera pas d’autres ?

Tout citoyen peut demander des comptes à son administration, proclame la Déclaration des droits de l’Homme, au nom desquels on protège les droits fondamentaux de gens comme Zakaria. Tout citoyen peut légitimement se demander si sa sécurité est bien assurée. Alors on se documente, comme j’ai fait, en petit journaliste provincial. D’abord sur sa ville, puis son département, puis sa région. Puis sur d’autres contrées. Puis on finit par dessiner le tableau de l’insécurité de la France entière. Et de faits en rapports, d’articles en rencontres, de crimes en investigations, on découvre l’ampleur du désastre. Et on se dit qu’il faut l’écrire. Ce bouquin n’est pas celui d’un sociologue, d’un politicien ou d’un militant. Il ne veut convaincre personne. Il raconte ce que l’on voit quand on s’efforce de regarder. Personne ne va venir vous prendre la main.

Ce livre n’est pas là pour vous dire ce que vous avez à faire. Ce livre se lit comme un compte-à-rebours, du chapitre dix au chapitre zéro. Un décompte avant un décollage, ou avant une explosion, c’est ce que nous allons tenter de déterminer. Par commodité, chaque fait cité ne renvoie qu’à une seule source médiatique, dans lequel le fait en question a été exhaustivement relaté. Mesdames et messieurs, accrochez vos ceintures, enfilez vos lunettes 3D. Bienvenue dans la réalité.

Qu’a conclu notre société du cas Zakaria ? Qu’n ont dit nos journalistes, nos spécialistes, nos politiciens, quand ils ont bien voulu aborder le sujet. C’est un cas isolé. Faut pas généraliser. Oui, ils ont dit ça. Faut pas généraliser. Le suivi a mal été assuré. Pourquoi pas. Il est vrai que Zakaria n’aurait sans doute pas violé cette jeune femme aux hanches brisées une nuit durant, s’il avait rencontré son psy une fois par mois, pour lui confier ses angoisses, pour lui raconter ses mictions nocturnes tardives, ses rapports conflictuels avec sa mère, pour enfin s’entendre dire qu’il souffrait d’un problème d’identification du Moi vis-à-vis de sa perception du Ca.

 

Surtout faut pas généraliser.

Les professionnels sont débordés, en sous-effectifs. Manque de moyens. Sans doute. Manque de volonté aussi. Manque de bon sens. Trop-plein d’idéologie. Enfermer une violeur durablement ? Vous n’y pensez pas. Pays des droits de l’Homme. On a un idéal de prévention. L’objectif c’est la réinsertion. La punition n’est pas une solution. L’objectif c’est la réinsertion. La punition n’est pas une solution. « La justice n’est pas là pour envoyer des gens en prison, dixit Noël Mamère (Verts). Il lui faut une aide, un suivi, des soins, un projet personnalisé de retour à l’emploi, un planning de réinsertion, des perspectives d’avenir. Et Canal+, au minimum.

L’enfermer, ce serait stigmatisant. On ne va pas briser ses études, son lien social, sa réinsertion. Ce serait priver Monsieur d’une seconde chance, d’une troisième en l’occurrence. On a tous fait des erreurs, n’est-ce pas ? Entre nous, qui n’a jamais violé une étudiante paralysée une nuit durant ?

La victime ? Quoi la victime ? On ne va pas commencer à dresser les victimes contre les coupables. La première victime, c’est ce pauvre bougre, ce malheureux Zakaria. Victime sans doute d’une éducation négligée, d’une famille atomisée, d’un père absent, d’une mère alcoolique, d’une fratrie violente, d’un panaris mal soigné ou d’un problème d’Œdipe. Pour le coup on peut stigmatiser, définir une vision idéale de l’entourage qu’il aurait dû avoir, puisqu’il s’agit d’excuser, d’expliquer, de comprendre. Pas de punir, plus maintenant. Les seuls responsables ? La société, vous et moi. C’est sûrement aussi le racisme. Dans son inconscient colonial, notre société à sans doute rejeté et exclu Zakaria, lui l’autre, l’homme de Mayotte, le Noir.

C’est le produit de notre « société machiste et patriarcale », diront les féministes. Encore une généralisation autorisée. Zakaria a été inspiré par des siècles d’amour courtois, de galanterie, de chevalerie et de romantisme, incité à violer cette femme par les lois Salique et chrétiennes, qui depuis des siècles ont sévèrement puni le viol, les attouchements et même  le manque de respect d’un homme envers une femme. La plus enragée des chiennes de garde n’oserait pas prétendre que le patriarcat vit son âge d’or. Notre époque ne veut pas se regarder en face : le nombre de viols actuel n’a aucun précédent historique depuis que la France est France.

Zakaria, condamné à la perpétuité, sortira de prison dans une quinzaine d’années, avec la bénédiction de son psy. Ardoise effacée. Ce sera alors un fringant quadragénaire. Un juge d’application des peines, pétri de nobles sentiments, estimera sans doute qu’il a déjà payé assez cher, qu’il a eu le temps de réfléchir aux conséquences de son acte, qu’il serait temps de lui laisser une chance supplémentaire.

Quoi, l’échelle des peines ? Quoi, le laxisme judiciaire ? Ne laissons pas parler les passions, même si à la limite on peut concéder à la famille de la victime son émotion du moment. Mais maintenant ! Il faut savoir aller de l’avant. Même en fauteuil  roulant.

Et de qui se souvient-on ? De Zakaria. La jeune femme ? On ne sait pas. Pas de nom. Pas de chance. Au mauvais endroit au mauvais moment. Ce sont des choses qui arrivent. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. On ne fait pas le vivre-ensemble sans briser quelques innocents.

Il faut avoir confiance « en la science des divans et en le genre humain. Espérons que cette fois les soins seront mieux adaptés. Que Zakaria se réconciliera avec son sur-Moi. Qu’il réussira sa réinsertion. Qu’il saisira sa troisième chance. On vérifiera. Rendez-vous en 2026.

            Fin de citation